Le contexte

Radio Renaissance : zapping au XVIe siècle

 

La vie d’Erasme illustre et incarne la Renaissance, période fascinante marquée de changements profonds.

Pour la génération d’Erasme, comme pour la nôtre, le temps s’est accéléré, l’univers s’est agrandi, les connaissances se sont emballées.


UN MONDE ELARGI

  • Christophe Colomb par l’Ouest, Vasco de Gama par l’Est : en quelques années, les Européens prennent conscience d’un monde infiniment plus vaste et plus diversifié que ce qu’ils imaginaient.
  • Il y a peu d’échos chez Erasme de ce nouveau monde : lorsqu’il parle de l’univers entier, il vaut mieux comprendre l’Europe, avec, éventuellement, ses voisins turcs.
  • Néanmoins, la découverte de terrae incognitae inspire son époque : en témoigne l’Utopie, de Thomas More, ailleurs fantasmé, île fabuleuse dotée du meilleur gouvernement qui soit.

UNE CARTE D’EUROPE PEU RECONNAISSABLE

  • Dans le continent européen sillonné par Erasme, la plupart des pays que nous connaissons n’existent pas encore. La France, l’Espagne, le Portugal et la Suisse se dessinent à peine ; l’Angleterre a des démêlés avec l’Ecosse ; l’Italie et l’Allemagne sont morcelées ; la Pologne est immense.
  • Certes, les  nationalismes s’expriment déjà : à travers la correspondance des humanistes, les Français et les Anglais se brocardent mutuellement, personne n’aime la cuisine allemande et les Italiens traitent le reste du monde de barbare.
  • Entre la France et l’Allemagne s’étend une région sous domination espagnole, nommée cependant « Bourgogne » ou « Pays-Bas » et où l’on parle français et néerlandais. Erasme lui-même, natif de l’endroit, a du mal à y voir clair : 

    Suis-je un Batave ? Je n’en suis pas trop sûr ; mais je ne puis nier que je sois Hollandais. Je suis né dans une région qui, si nous en croyons les cartes des cosmographes, se tourne plutôt vers la France que vers l’Allemagne, bien qu’il soit hors de doute que cette région soit tout entière limitrophe et de la France et de l’Allemagne. (Lettre 1147, A Pierre Manius, Louvain, 1er octobre 1520)

DES TETES COURONNEES REMUANTES

Parmi les nombreux rois d’Europe qu’Erasme a connus au cours de sa longue vie, j’en ai retenu trois, très emblématiques.

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Charles Quint

Charles Quint, roi d’Espagne, duc de Bourgogne, empereur germanique et souverain d’un continent entier, l’Amérique. Par sa naissance aux Pays-Bas, Erasme est son sujet. Il sera aussi son conseiller officiel, tâche dont il esquive les fastidieuses mondanités et ne retient que des promesses, souvent vaines, de pension. Dans la tourmente de la Réforme, Charles Quint restera imperturbablement catholique.

 

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François Ier

François 1er, roi de France, est l’ennemi juré de Charles Quint, dont l’empire le cerne de toutes parts. Les guerres entre eux sont incessantes. François cherche à attirer Erasme à Paris, pour y créer le Collège de France, sur le modèle du Collège des Trois langues de Louvain. Mais l’humaniste se méfie de Paris : là aussi, les bûchers de l’Inquisition se sont rallumés. Erasme, sans refuser clairement, esquive l’invitation.

 

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Henri VIII

Henri VIII, roi d’Angleterre, n’est qu’un gamin lorsqu’Erasme le rencontre pour la première fois. Elégant, érudit, généreux, le jeune roi soulève d’immenses espoirs lorsqu’il monte sur le trône. Dans le conflit luthérien, sa place est ambiguë : ce qui l’intéresse avant tout, c’est de briser la sujétion de l’Angleterre au pape, ses impôts et ses diktats. Erasme entretient une correspondance suivie avec lui. Henri VIII passera à la postérité comme le Barbe Bleue qui a épousé – épuisé – six reines à lui tout seul.

 

UN MONDE DE LIVRES

  • Trois décennies avant Erasme, Gutenberg et son imprimerie à caractères mobiles lancent une toute nouvelle industrie, celle du livre. De rare et précieux, celui-ci devient, en quelques années, abondant et abordable. La lecture se répand largement dans la société. Ce bouleversement se mesure en une génération : le père d’Erasme était copiste manuel ; les oeuvres de son fils ont connu, du vivant de leur auteur, une diffusion à plus d’un million d’exemplaires, officiels ou pirates. (Cfr Sources : CROUSAZ)
  • Au travers des échanges épistolaires d’Erasme, on assiste à la naissance de nouvelles professions : imprimeurs, éditeurs, libraires. Tout ce monde vit et programme son agenda en fonction de la Foire Internationale du Livre de Francfort, véritable carrefour européen, et qui existe encore de nos jours.
  • Les droits d’auteurs n’existent pas encore : même un auteur célèbre comme Erasme doit se battre pour toucher le prix de son travail.
  • Avec l’imprimerie naissent les illustration en noir et blanc, en commençant par les gravures sur bois.

Ce monde du livre, mis en place il y a 500 ans, se retrouve ébranlé de nos jours, dans chacune de ses composantes. Notre génération numérique n’est-elle pas le parfait miroir de celle d’Erasme ?

L’INTERNATIONALE HUMANISTE

  • Au-delà des frontières, l’Europe savante parle latin, langue des sciences et de la diplomatie et prestigieuse héritière de l’Antiquité.
  • Le « Pacte des Muses » : ainsi appelle Erasme l’amitié qui unit des hommes portés, comme lui, par des valeurs de développement et de liberté individuelles. Ce cercle restreint déploie son réseau dans toute l’Europe, parle latin, parfois grec ou hébreu. Fascinés par l’Antiquité, à la recherche d’idées neuves, ils sont prêtres, moines, avocats, médecins, théologiens, poètes ou fonctionnaires : ils sont humanistes.
  • Les « bonnes lettres » chères à Erasme recouvrent un champ d’étude immense et méconnu : les écrits de l’Antiquité.  Les écrits païens reflètent d’autres mondes, d’autres formes de pensée ; les écrits chrétiens témoignent d’un état de religion plus simple et plus proche du message originel. Il convient d’étudier ces trésors dans leur langue d’origine puis de les rendre accessibles en les traduisant et imprimant.

 THOMAS MORE

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Thomas More

Erasme l’appelle son « ami », son « frère », « la moitié de son âme ». Erasme rencontre More alors que celui-ci n’est qu’un jeune avocat au barreau de Londres. Ils se rejoignent par leurs études, leurs idéaux et leur humour. Ils correspondent tout au long de leur vie. Erasme dédie à More son « Eloge de la Folie » ; More confie à Erasme le soin de publier, à Louvain, la première édition de son « Utopie ». Issu d’une famille bien en cour, marié et père, assez nanti, More est à bien des égards différent d’Erasme. Il accepte, lui, d’entrer en politique et c’est en tant que chancelier d’Angleterre qu’il prend parti contre le mouvement luthérien. Condamné à mort par le revirement politique du roi Henri VIII, il sera décapité. Erasme, atterré, ne lui survivra que de quelques mois.

LUTHER ET LES GUERRES DE RELIGIONS

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Un moine catholique

Erasme naît dans une Europe occidentale unie par une même religion, le christianisme. Pape, cardinaux, évêques, prêtres, religieux et moines contrôlent les âmes à tous les étages de la société. La piété est intense – et vitale. Erasme, lui-même religieux et prêtre, proteste  contre les abus de ce carcan : vocations forcées, corruption du clergé, obligations innombrables, superstitions dégradantes, dogmes abscons et cette affreuse police de la pensée qu’on appelle l’Inquisition. Il prône le retour au bon sens, à la modération, à une certaine liberté de pensée individuelle et un rapport à Dieu empreint de douceur. (Cfr sur ce site : « Citations / Liberté« )

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Le pape

Erasme a connu de nombreux papes au cours de sa vie. Lors de son voyage en Italie, il a mesuré l’étendue de la corruption vaticane. Parmi tous les excès des papes de cette époque figure en bonne place la vente des indulgences – plus vous payez maintenant, plus vite vous entrerez au paradis à votre mort. Cette contestable pratique s’intensifie au début du 16e siècle pour contribuer à la construction de la nouvelle basilique du Vatican.

 

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Martin Luther

Moine allemand, érudit, angoissé par l’idée du salut de son âme, Martin Luther s’oppose avec fracas à la vente des indulgences, puis, progressivement, à tous les abus de l’Eglise catholique. Il partage de nombreuses idées d’Erasme, mais sa véhémence, son emportement rebutent ce dernier, épris de modération. Luther sollicite l’adhésion d’Erasme en 1519. Erasme louvoie. Luther s’énerve, menace. Erasme, qui compte des amis parmi les luthériens comme parmi les papistes, refuse de s’engager dans le conflit.

Pressé de toutes parts, Erasme s’explique finalement, dans son traité du « Libre Arbitre« , sur ce qui l’oppose à Luther. Pour l’Allemand, en effet, l’homme est mauvais, ses actes sont tous péchés et seule la grâce de Dieu peut le sauver. Pour Erasme, au contraire, l’homme est capable de bonnes choses et le paradis s’ouvre à toute créature, même païenne, recherchant sincèrement Dieu.

Autour d’Erasme, la rupture sera complète : Luther, radical, le honnira pour sa tiédeur. De son côté, l’Eglise catholique, irritée de ses critiques, le mettra à l’index après sa mort, comme « hérétique de première classe« .

Il est des époques vouées aux intégrismes, où il ne fait pas bon prêcher le dialogue et la modération. L’Europe que quitte Erasme au soir de sa vie est déchirée entre catholiques et protestants. Ainsi s’installent, pour de longs siècles, les horreurs des guerres de religion.

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