L’homme

IMG_0742Naissance et durée de vie

Il est né « à la fin du XVe siècle » : les dates données pour sa naissance oscillent entre 1467 et 1469. On sait par contre que c’était à Rotterdam, ville qu’il quittera rapidement, mais dont il tirera son « nom » : Roterodamus, « de Rotterdam ».

C’est peu dire qu’Erasme fut un grand voyageur, au sein de l’Europe du moins. Né dans les Pays-Bas encore unifiés, il passe également une partie de sa vie en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne et en Suisse, en allers et venues quasi incessants.

Il meurt à Bâle en 1539, septuagénaire ou proche de l’être : joli score pour l’époque et tour de force pour celui qui se décrit lui-même comme souffreteux dès le plus jeune âge.

Parents, famille, tuteurs

Il est le deuxième et dernier enfant, après Pierre, son ainé de deux ans. De sa mère, Maguerite, on sait qu’elle était veuve d’une première union. Autour de son père règne, dans les écrits d’Erasme, un flou savamment entretenu. Les biographes actuels retiennent l’hypothèse déjà ancienne d’un père prêtre, copiste de son état. Malgré les circonlocutions et justifications tracassières de leur fils, ou peut-être à travers elles, se dessine le portrait d’un couple non marié, mais assumé. Les cas de prêtres concubins étaient nombreux à l’époque – les temps ont-ils changé ? –, au point que l’Eglise, jamais en retard d’idées, percevait sans honte une taxe sur leur infraction.

Erasme perdit sa mère lorsqu’il avait environ 13 ans, puis son père trois ans plus tard, à chaque fois lors d’une épidémie de peste, endémique en Europe. Toute sa vie, Erasme fuira avec terreur la peste, quittant séance tenante les villes contaminées. Faut-il s’en étonner ?

Orphelins, les deux frères furent confiés à des tuteurs qu’Erasme accusera, bien après, d’avoir dilapidé leur héritage et forcé leur vocation monastique. On perd trace de Pierre, dont son puîné ne semble pas regretter la compagnie.

Je n’ai pas trouvé non plus, dans les écrits d’Erasme, de grands épanchements sentimentaux pour ses parents. Toutefois, sa naissance illégitime explique assez sa discrétion sur le sujet : la bâtardise était un obstacle sérieux à de nombreux honneurs et carrières. Dispense après dispense, Erasme les contournera tous. Enfin, il me semble qu’un tel caractère, si bien trempé, a dû recevoir très tôt de ses parents l’assurance aimante de sa valeur et de son droit à être aimé. C’est cette image que j’ai gardée, brève mais déterminante, au début de ma narration.

Noms

Erasme signifie, en grec, « l’aimé ». L’auteur, parvenu à maturité, signe Desiderius Erasmus Roterodamus, « Désiré Aimé de Rotterdam ». Les deux prénoms, l’un en grec et l’autre en latin, sont presque synonymes. Ils seraient la traduction d’un original en néerlandais, langue maternelle de l’intéressé : certains auteurs pensent à « Geert », c’est-à-dire Gérard, comme son père. Pour autant, ce prénom a une tout autre signification.

Les plumes francophones désignent parfois l’auteur sous les prénoms de Désiré ou Didier. On distingue en français l’homme, Erasme, du programme européen qu’il patronne, Erasmus.

On sait que les humanistes de la Renaissance traduisaient aisément leur nom en latin ou en grec : tant par coquetterie que pour faciliter leur intégration dans des écrits, généralement rédigés en latin, langue « universelle ». Qu’il s’agisse ou non de simples transpositions d’un prénom original hérité du père, je trouve intéressant qu’un enfant illégitime ait pu être dit et se dire « aimé » et « désiré ».

La désignation « de Rotterdam » prit, elle, plus de temps pour se fixer. Par sa forme même, elle avoue un manque de patronyme légitime.

Chétif « corpuscule »

Longue est la liste des affections dont se plaignait Erasme ! Aussi longue est celle de ses préférences et intolérances alimentaires. Le poisson lui donne mal au ventre, le carême est son calvaire ; la chaleur des grands poêles lui donne la nausée et il hait pour cela les auberges allemandes. Son sommeil est léger : forcé de se réveiller pour les offices nocturnes, au couvent, il n’arrive pas à se rendormir. A la Sorbonne, de petits billets échangés entre cancres et dont, c’est un comble, la postérité a hérité, nous renseignent sur ses envies de poulet rôti. Il aime bien manger, et ses leçons de latin, tout comme ses débats intellectuels, se passent de préférence devant une table bien garnie. Là-dessus, il souffre de la goutte, qu’il soigne en buvant du vin de Bourgogne – le seul qu’il trouve acceptable. Il va sans dire que la bière est immonde à son palais.

Ses lettres alternent sans transition les considérations professionnelles, les réflexions d’une réelle profondeur philosophique et les jérémiades d’un incorrigible hypocondriaque.

A mesure que le temps passe, c’est la gravelle, la « pierre », qui semble l’affecter le plus, au point de clouer au lit ce bourreau de travail. Quand on considère, avec le recul, la somme impressionnante de son œuvre, on ne peut qu’admirer l’endurance de ce qu’Erasme appelait lui-même son « corpuscule ».

Les sentences gastronomiques d’Erasme émaillent donc le spectacle. Son côté gringalet souffreteux a motivé la voie fluette qui lui a été attribuée.

Langues

La langue maternelle de notre héros est, naturellement, le néerlandais, qu’il méprise, comme toutes les langues modernes. Le néerlandais n’est donc « bon qu’à nuire », tandis que le français est « strident » et « impossible à écrire », déjà. De ses séjours prolongés à Paris, Erasme devait pourtant pratiquer un français même rudimentaire. Plus tard, et malgré ses voyages, il avoue son ignorance de l’italien, ne connaît pas mieux l’anglais ni l’allemand. Ce sont ses élèves, qu’il choisit polyglottes, qui sont ses interprètes.

Erasme écrivain ne devient visible à l’Histoire que par à et grâce à la virtuosité de son latin. Il vit, voyage et écrit en latin. Sur le tard, il se met au grec – ancien, comme de bien entendu – et finit par le maîtriser. Par contre, il butte durablement contre l’hébreu, trop étrange à ses yeux, et jette l’éponge.  Latin, grec, hébreu : voilà, selon lui, les trois langues contenant tout le savoir désirable à l’humaniste. C’est pour les diffuser largement qu’il accepte d’organiser à Louvain le « Collège des Trois Langues », berceau de la philologie classique et ancêtre de l’actuelle faculté des lettres.

A l’article de la mort, cet Erasme si érudit retrouvera pourtant l’humble idiome maternel : lieve God (« mon Dieu ») sont ses derniers mots.

Caractère

« Je suis tout entier dans mes livres », écrit Erasme à l’un de ses correspondants. Quiconque parcourt ses lettres en fait l’expérience : le bonhomme est encore bien là. Au fil des pages, on s’attache à ce petit homme malingre, sans autre fortune ni titre que son immense talent, la finesse de son esprit, son courage et sa persévérance.

Il y l’Erasme des grands jours, visionnaire et généreux, qui condamne la guerre, prêche la douceur, promeut l’instruction.

Il y a l’Erasme hyper sensible, qui veut qu’on l’aime et se rend malade pour une critique qu’on lui fait.

Le chicanier, qui compte ses sous, et l’impudent, qui réclame comme un dû le mécénat qu’on lui fera peut-être, et qu’il aura la bonté d’accepter. L’ironique, au fin sourire, et le sarcastique, qui ricane méchamment. La bête de travail, qui passe ses nuits à l’ouvrage et épuise disciples, collaborateurs et typographes. Un gringalet toujours malade mais qui se dit « trop occupé pour mourir ». Un voyageur tout terrain qui ergote sur le transport, le gîte et le menu. Le moine et prêtre enfin, qui fustige franco la bêtise, l’hypocrisie et la malhonnêteté de certaines pratiques religieuses puis esquive, comme une anguille, les accusations d’impiété.

Bref, pas un saint, mais un paquet de paradoxes, comme nous tous en somme.

Valeurs 

Quels sont les leitmotivs d’Erasme ?

      • la paix entre tous les hommes, chrétiens ou non
      • le dépassement des nationalismes, étroites prisons de la pensée ;
      • le respect de la vie humaine ;
      • le libre Arbitre, le choix de conscience individuel ;
      • pour ce faire, l’instruction, par laquelle tout individu peut se développer ;
      • la politesse, la modération même dans les plus âpres discussions ;
      • l’amitié, par laquelle on « partage son âme ».

Il condense ces thèmes dans ce qu’il appelle la « philosophie du Christ ».