L’oeuvre

Tout ce que je suis, vous le trouverez dans mes livres.   (A Erard de la Marck, cité par HALKIN, p.9)

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L’oeuvre d’Erasme est gigantesque et très diversifiée. On présentera ci-dessous un simple aperçu de ses champs d’action. Le lecteur intéressé trouvera le catalogue raisonné de ses oeuvres sur le site de l’Erasmus Center for Early Modern Studies.


 Pamphlets satiriques

C’est surtout l’Erasme pamphlétaire qui est resté dans les mémoires.  L’Eloge de la Folie, chef-d’oeuvre absolu, donne la parole à Dame Folie, bienfaitrice auto-proclamée de l’humanité, pour une plaidoirie évidemment insensée et toute paradoxale.

En somme, si on regardait de la lune les agitations innombrables des mortels, comme le fit jadis Ménippe, on croirait voir une nuée de mouches ou de moucherons qui se battent, se font la guerre, se tendent des pièges, pillent, jouent, folâtrent, naissent, tombent et meurent. On ne saurait croire quels troubles, quelles tragédies provoque un si minuscule animal et destiné à périr si tôt. Car quelquefois la moindre bourrasque d’une guerre ou d’une épidémie en emporte et en détruit des milliers en même temps. (Eloge de la Folie, XLVIII, éd. J.-C. Margolin, p. 107)

Citons aussi le Jules exclu du ciel, pamphlet non signé mais si érasmien que son anonymat est déjà percé du vivant de son auteur. Il faut le lire pour le croire : Jules II, pape terrible de la Renaissance, s’y trouve bloqué à l’entrée du paradis et somme Saint Pierre, avec de terribles imprécations, de lui ouvrir la porte !

  • JULES – En voilà assez, je suis Jules le Ligurien, P.M. …
  • PIERRE – P.M. ! Qu’est-ce ? Pestis Maxima ?
  • JULES – Pontifex Maximus, coquin !
  • PIERRE – Même si tu es trois fois Maximus, tu ne peux pas entrer sans être aussi Optimus.
  • JULES – Impertinence ! Toi qui n’as été, au cours des âges, jamais plus que Sanctus, alors que je suis Sanctissimus, Sanctissimus Dominus, Sanctitas, Sainteté, avec des bulles pour le prouver.
  • PIERRE – N’y a-t-il pas une différence entre être saint et être appelé Saint ? Laisse-moi regarder de plus près. Hum ! De nombreux signes d’impiété… Une soutane de prêtre, mais recouverte d’une cuirasse ensanglantée ; des yeux sauvages, une bouche insolente, un front effronté, un corps recouvert des stigmates de tes vices, une haleine empuantie par le vin, une santé mise à mal par les débauches. (…)
  • JULES – Arrête-toi, ou je t’excommunie…
  • PIERRE – M’excommunier, moi ? Et de quel droit, je te prie ?
  • JULES – Le meilleur des droits, tu n’es qu’un prêtre, et peut-être même pas…

(Jules exclu du ciel, cité par RICHARDT, p. 68-69)

On retrouve souvent la même ironie dans les autres oeuvres d’Erasme – il est vrai, à dose moins concentrée…


Expertise linguistique

Pour Erasme, le latin est tout à la fois un outil d’expression commode, un passeport international, une élégante carte de visite et un moyen de gagner sa vie. Lorsque, faute de mieux, il officie comme professeur de latin, il rédige des traités et ouvrages d’apprentissage pour ses élèves, comme :

  • Le Traité d’art épistolaire
  • Le Traité de la double abondance des mots et des choses
  • Les Colloques
  • Les Adages

Souvenons-nous que de son temps, il n’existe aucun dictionnaire, aucune grammaire complète de latin. Ces outils, à nos yeux si naturels et évidents, sont le produit de ces premières générations d’humanistes, capables de tant d’érudition, de patience et de précision.

Erasme, infatigable correspondant, constate que ses lettres sont détournées, copiées et publiées par des tiers, à titre de modèles. Il entreprend dès lors lui-même la compilation de sa correspondance, à des fins pédagogiques, mais aussi apologiques. Il s’y présente, en effet, sous le jour qui lui convient le mieux.

La défense des « bonnes lettres » lui suggère d’écrire tantôt contre les « barbares » qui les méconnaissent  (Les Antibarbares), tantôt contre les intégristes du latin antique, qui refusent son usage contemporain (Le Cicéronien).

Au cours de son travail de philologue, il produit des annotations et des commentaires. Citons les Annotations sur le Nouveau Testament de Valla (cfr aussi ci-dessous). Ces notes, comme les oeuvres pédagogiques précitées, comportent des réflexions philosophiques et morales. Pour Erasme, en effet, l’érudition gratuite est vaine et, inversement, la gravité d’un thème ne dispense pas de soigner son style.


Réflexions et réactions

Erasme le chrétien, prêtre et moine, produit des textes de réflexion et de piété, tels que

  • Le Mépris du monde
  • Le Manuel du soldat chrétien
  • L’Institution du mariage chrétien

Les ouvrages de piété sont alors les best-sellers absolus d’une société pétrie de christianisme jusque dans les plus petits détails de la vie quotidienne.

Erasme le courtisan est peu connu : c’est pourtant lui qui rédige une oeuvre de commande telle que le Panégyrique de Philippe le Beau. Evidemment, ce n’est pas le genre de rédaction qu’il affectionne, mais il faut bien vivre.

Enfin, le polémiste échange des feuilles plus ou moins polies avec d’autres humanistes, dont les plus significatives sont adressées à Luther et aux luthériens:

  • Le Libre Arbitre
  • L’Eponge contre les éclaboussures de Hutten
  • Le Super Bouclier

 Edition d’oeuvres antiques

Il s’agit d’éditions critiques, basées sur les copies les plus anciennes qu’Erasme ait pu trouver.  Grand chasseur de manuscrits, lecteur infatigable, éditeur à l’industrie prodigieuse, Erasme laisse loin derrière lui tous ses collègues philologues en terme de quantité et, pour l’époque, de qualité. Depuis lors, évidemment, d’autres manuscrits ont été découverts et les règles de publication philologique ont évolué.

  • Publication d’oeuvres choisies d’auteurs païens, tels que Cicéron, Sénèque, Suétone, Quinte Curce, Quintilien, Térence, Lucien, Euripide, Démosthène, Plutarque, Horace, Ovide, Tite-Live, Plaute, etc.
  • Publication d’oeuvres choisies d’auteurs chrétiens tels que Jérôme, Cyprien, Hilaire, Jean Chrysostome, Ambroise, Athanase, Arnobe, Augustin, Basile, Origène, etc.
  • Traductions en latin de certaines oeuvres grecques de Lucien, Euripide, Plutarque, Origène

L’ édition critique et la nouvelle traduction latine du Nouveau Testament (sauf l’Apocalypse) est à considérer à part. Inspiré par les travaux de son prédécesseur, Lorenzo Valla, Erasme entreprend là un travail aussi salutaire que dangereux. Salutaire, parce qu’un texte qui régit à ce point les vies et les consciences doit être clair, exact et bien compris de tous. Dangereux, parce que les censeurs sont nombreux, puissants et sourcilleux. Toucher aux « saintes écritures », les traiter comme un texte antique susceptible d’avoir été altéré par les transcriptions successives des copistes, c’est introduire le doute dans la foi, c’est soumettre le tabou au crible de la raison critique. Il suffit d’imaginer ce que provoquerait cette démarche appliquée aux textes sacrés d’autres religions qui n’auraient pas connu une telle révolution.

Le Nouveau Testament d’Erasme servit de base de travail à Luther et à tous ces pionniers qui osèrent traduire la « parole divine » en langues modernes. Dès lors, si Dieu parle ma langue, quel besoin ai-je des intermédiaires et maîtres à penser ? C’était le germe, largement diffusé, de la Réforme protestante et ensuite de la raison critique.


Développement de la philologie ; création du Collège des Trois Langues

Grâce au travail considérable d’Erasme et de ses confères humanistes, des oeuvres anciennes furent exhumées des bibliothèques médiévales, déchiffrées, corrigées, publiées et largement diffusées. Leur attention à la correction de la langue a permis de rectifier des erreurs qui s’étaient glissées lors des multiples transcriptions manuscrites, mais aussi de démasquer parfois des faux. Ils sont les créateurs de la philologie, qui étudie les langues sur base des textes écrits, à l’aide de la critique littéraire, de l’histoire et, actuellement, de la linguistique.

Pour promouvoir cette méthode, pour étudier et diffuser les « bonnes lettres », Erasme contribue à mettre sur pied, en 1517, le Collège des Trois Langues, adjoint à l’Université Catholique de Louvain. Il n’y enseigne pas lui-même, mais son large réseau lui permet de trier et recruter la fine fleur de l’humanisme pour y donner des cours de latin, de grec et d’hébreu. En butte aux tracasseries des théologiens louvanistes et devant la montée des tensions religieuses, Erasme finit par quitter la ville et se réfugie à Bâle, en Suisse. Son Collège survivra jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La philologie « classique », quant à elle, est encore enseignée de nos jours et se concentre désormais sur les seules langues latines et grecques.

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