Débats

Conflit entre le pape et Luther : anathèmes réciproques et autodafés.

Conflit entre le pape et Luther : anathèmes réciproques et autodafés.

Il n’est aucun mortel que je juge assez important pour me laisser entraîner à partager toutes ses opinions.

(Lettre 1153, à Godescalc Rosemondt, Louvain, 18 octobre 1520)

… je ne suis du parti d’aucun homme. Je déteste ces noms de dissidence. Je suis chrétien et je ne connais que les chrétiens ; je ne supporterais pas d’Erasmistes…

(Lettre 1041, au lecteur (préface d’un livre), Louvain, novembre 1519)


Aujourd’hui encore, nombreux sont les débats autour de la personnalité et de l’oeuvre d’Erasme.  Voici un aperçu de ceux que le spectacle soulève assez naturellement.


 

CATHOLIQUE, PROTESTANT OU LIBRE PENSEUR ?

On dit, on écrit assez couramment qu' »Erasme a pondu l’oeuf que Luther a couvé ». Autrement dit : que le moine hollandais, par ses prises de positions critiques face à l’Eglise, a préparé le chemin sur lequel Luther allait s’engager. L’échange de lettres entre les deux hommes montre cependant à suffisance les divergences de personnalités et de méthodes entre ces deux fortes têtes. Néanmoins, Erasme peut parfois être présenté comme un précurseur, voire, sur un tableau de Cranach l’Ancien, comme un « collaborateur » de Luther (ce qui l’aurait fait bondir !). De nos jours encore, les protestants gardent un discours ambigu à ce propos.

Toute sa vie, Erasme s’est déclaré fidèle à l’Eglise : un fidèle cependant remuant et particulièrement critique. Quelques années après sa mort, ses oeuvres ont été mises à l’index par l’Eglise catholique, lors du Concile de Trente. Erasme peut donc difficilement passer pour le champion de celle-ci.

Enfin, son souci du développement humain et de la liberté de conscience fait d’Erasme une référence pour les libres penseurs. Ainsi, l’hôpital de l’Université Libre de Bruxelles (ULB) a été placé sous son patronage.

 

INTREPIDE PAMPHLETAIRE OU COUARD MAGNIFIQUE ?

Il dit son fait à chacun, mais atténue généralement la raideur du propos et garde un ton poli. Toujours à court d’argent, il rédige en tête de ses livres des dédicaces flatteuses aux gens dont il espère une gratification sonnante et trébuchante.  Pour esquiver une obligation qui lui pèse, il évoque ses soucis de santé, sa surcharge de travail ou son âge avancé. A propos de Luther, il répète à l’envi qu’il n’est pas concerné, surtout quand tout indique le contraire.  Finalement mis au pied du mur, face à une question piège, il se prétend trop ignorant pour trancher.

On l’a qualifié d’anguille. Luther le traite de faible et de peureux. Moi, je l’appellerais plutôt Maître Renard.

 

LA MODERNISATION DE L’EGLISE CATHOLIQUE

Divorce des époux mal assortis, pertinence et limites de la piété populaire, corruption vaticane, implication du pape dans la paix ou la guerre, rôle de l’Eglise dans la société, crédit à accorder aux textes sacrés, liberté d’interprétation et d’actualisation des croyances et des dogmes … : il y a peu de thèmes qui échappent à l’acuité de sa plume. Il est confondant de voir à quel point certaines de ses recommandations, vieille de 500 ans, sont brûlantes d’actualité :

Il paraît sage de remédier de notre mieux à l’état réel des moeurs en accordant, dans la mesure du possible, le droit de se marier aux prêtres, ainsi qu’aux moines (…). Il est souhaitable de transformer en épouses les concubines. Ainsi les prêtres pourront, à la vue de tous et avec honneur, partager la vie de ces femmes qui leur donnent aujourd’hui mauvaise réputation et mauvaise conscience. Ils en auront des enfants qu’ils aimeront comme on aime ses enfants légitimes, des enfants qu’ils éduqueront saintement, dont ils n’auront pas honte et qui les respecteront.

(Cité par HALKIN, p. 188)

 

LE LIBRE ARBITRE

Vaste question que celle de la liberté de conscience, qu’on ne peut qu’évoquer brièvement ici.

D’où vient le Mal ? Si Dieu, qui est le Bien par définition, n’en est pas l’auteur, le Mal ne peut venir que de sa créature, l’Homme, libre de bien ou mal agir. Le Libre Arbitre serait cette faculté de choix de l’Homme. La dignité humaine résiderait dès lors dans ses actes, dont il serait pleinement responsable. Mais alors, d’où vient que nous faisons le Mal, souvent même malgré nous ? Un humain, si saint soit-il, peut-il vraiment échapper au Mal ?

Cette épineuse question est déjà posée dans l’antiquité, notamment par Augustin et Origène. Le moyen-âge la développe à l’aide des concepts d’Aristote. Erasme et Luther s’y inscrivent en leur temps et s’opposent durement à ce propos. Pour Luther, l’homme, intrinsèquement pécheur, ne peut échapper au Mal : il est condamné, dès sa naissance et par sa nature de pécheur. Seul Dieu, par sa grâce, peut le sauver. Erasme, par contre, soutient la thèse de la liberté et de la responsabilité humaines. Il relève dans les Ecritures les innombrables invitations à faire le bien : à quoi serviraient-elles si l’Homme n’est capable que de mal faire ? Pour l’humaniste hollandais, l’Homme, si petit, si misérable face à Dieu, est, à son humble échelle, bel et bien libre.

Il est vain de croire que ce débat puisse être tranché une fois pour toutes. De nos jours, la question se pose moins face à un Dieu omnipotent qu’à un déterminisme social ou biologique. Elevés dans tel contexte, avec tel patrimoine génétique, sommes-nous vraiment libres et responsables des choix que nous posons ?

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